mercredi 26 juin 2013

Réponse à El Hadi Chalabi



El Hadi Chalabi est un universitaire qui aime la polémique agressive et belliqueuse en lieu et place du débat serein. Sa formation juridique et sa culture sociologique auraient rendu de grands services sur les questions de société en Algérie s’il n’avait pas cette tendance à l’agressivité, à la chamaillerie et à l’accusation péremptoire de l’autre. S’il n’est pas d’accord, Chalabi considère que l’autre a trahi ou qu’il fait partie d’un complot contre la Vérité, la Nation ou le Peuple. Il a ce côté prophète, détenant la Norme, et enclin à dénoncer toute déviation d’un droit de chemin que seul son GPS connaît. 

A l’occasion d’une journée d’études que j’ai organisée au centre de recherche d’Oran (CRASC) sur la violence urbaine, il m’a violemment interpellé sur son blog en me soupçonnant d’avoir changé de bord politique. Le soupçon est étayé sur trois arguments : 1. S’il y a violence en Algérie, c’est celle du régime contre la jeunesse ; 2. La participation à la journée d’études d’un officier de gendarmerie et d’un officier de police ; 3. Et last but not least, la présence de Yazid Zerhouni, ancien ministre de l’intérieur et ancien n°2 de la Sécurité Militaire jusqu’en 1983. Comment, conclut Chalabi, qu’un sociologue dont les positions ont été courageuses en 1992 puisse tomber aussi bas ? Commençons par la première remarque.
1.     J’ai déposé un projet de recherche sur la violence urbaine à Oran en 2010 de mon propre chef au CRASC. Dans la problématique, celle-ci est limitée aux agressions et délits commis dans l’espace urbain par des individus qui font de la violence une source de revenus et un mode de vie. Ce type de violence exclut les émeutes et toute forme de protestations collectives. Je pars de l’hypothèse que toute concentration urbaine est source de violence et je constate que la ville algérienne n’est pas accueillante pour ses usagers, notamment les femmes, les personnes âgées, les enfants, etc. Certaines des critiques de Chalabi à ma communication, publiée par Le Soir d’Algérie, sont méthodologiquement et théoriquement fondées et auraient été matière à débat fructueux si elles n’avaient pas été formulées avec une arrogance et une méchanceté qui leur enlèvent toute crédibilité. Car en effet le thème de la violence est difficile à cerner théoriquement et il n’y a pas de consensus là-dessus entre les universitaires. Il y a cependant un grave défaut théorique dans la posture de Chalabi qui présente la violence urbaine comme une forme de résistance au régime autoritaire en Algérie. Comme si le jeune qui agresse une femme à Oran résiste à l’arbitraire du régime. Puisque les affaires Khalifa, Chakib Khelil, entre autres, ont fait saigner le budget de l’Etat, le délit commis par un jeune délinquant à Bab el Oued a quelque légitimité. El Hadi Chalabi ne dit cela mais son raisonnement y mène tout droit. Il y a certes un lien entre l’insécurité urbaine et l’Etat, mais ce n’est pas celui auquel pense Chalabi. L’Etat a une lourde responsabilité dans l’insécurité des villes algériennes dans la mesure où il a été incapable d’accompagner les profondes transformations de la société algérienne et a été incapable de gérer l’espace urbain. La pénurie de logements, le chômage, la déperdition scolaire, la corruption… mènent à la violence urbaine. Pour autant, cette violence n’a pas de signification politique ; elle est l’expression des frustrations et de l’échec des politiques publiques menées depuis l’indépendance. Ceci a été souligné dans le projet de recherche. Et l’une des conclusions que j’ai tirée, écrite noir sur blanc dans ma communication, c’est qu’il est vain de lutter contre la violence urbaine en multipliant le nombre de policiers. Si on veut diminuer le sentiment d’insécurité dans les villes, il faut réorganiser l’espace urbain pour le rendre humain et accueillant, et il faut développer l’économie pour créer des emplois. Ma conviction cependant est que ce régime est incapable de réaliser ce programme.
2.     Les membres de l’équipe de recherche que je dirige – et moi-même - ont pris la responsabilité d’écrire à la Gendarmerie Nationale et à la Sûreté Urbaine de la Wilaya d’Oran pour leur demander de participer à la Journée d’Etudes par des communications. Nous avons eu des réponses favorables et nous avons accueilli deux jeunes officiers, l’un gendarme et l’autre policier, qui ont présenté des exposés où ils ont montré des compétences qui ont surpris l’assistance. Il faut dire qu’ils sont issus de l’université, ce qui leur a permis d’être à l’aise dans le débat sur les approches théoriques de la violence. Pour Chalabi, toute collaboration avec la gendarmerie ou la police serait une compromission politique. Cette croyance est une erreur naïve car la Gendarmerie et la Police sont des institutions de l’Etat dont la vocation est de protéger la société. Que les dirigeants les utilisent pour maintenir le régime, c’est un fait. Mais un démocrate lutte pour que les institutions de l’Etat ne soient pas déviées de leur mission constitutionnelle. Cela vaut même pour le DRS qui est un service d’espionnage et de contre-espionnage censé protéger les intérêts de la nation, et qui est transformé de manière anticonstitutionnelle en police politique du régime.
3.     La présence de Yazid Zerhouni à la journée d’études a été fortuite. Il n’a reçu aucune invitation officielle ni de la part du chef du projet ni de la direction du centre de recherche. Mais la manifestation scientifique étant publique, je ne vois pas comment et pourquoi nous lui aurions refusé l’accès à la salle. Lors du déjeuner qui avait réuni les participants à la journée d’études, la direction du centre l’a invité, en sa qualité d’ancien ministre, à prendre part au repas. Il se trouve que j’ai été placé en face de lui, ce qui a donné lieu à un échange verbal que je reconstitue de mémoire.
Yazid Zerhouni : Alors M. Addi, où en êtes-vous avec la théorie de la régression féconde ?
Moi : M. le ministre, si les décideurs m’avaient écouté au sujet de la régression féconde, aujourd’hui appliquée en Tunisie et en Egypte, nous aurions épargné des dizaines de milliers de vies humaines, nous aurions évité la disparition de milliers de personnes, et nous n’aurions pas aujourd’hui la méfiance qu’ont les Algériens vis-à-vis de leur armée et de leurs forces de sécurité.
Y. Zerhouni : Pourquoi vous n’aviez pas écrit auparavant ces conséquences ?
Moi : L’article sur la régression féconde est paru le 4 ou le 5 janvier dans El Watan et vous avez opéré le coup d’Etat le 11 janvier.
Y. Z. : L’annulation des élections a été décidée dès lors qu’il avait été constaté qu’il y avait eu fraudes massives.
Moi : L’annulation a eu lieu parce que le commandement militaire ne s’attendait pas à ce que le FIS remporte les élections. Et puis il n’y avait pas de volonté politique de changer de régime. Les généraux pensaient manipuler les islamistes, les démocrates, les laïcs…dans un multipartisme de façade. La preuve est le refus du scrutin à la proportionnelle. En 1992, le FIS aurait eu 35% de l’Assemblée Nationale et il aurait été obligé de faire une coalition avec le FLN ou le FFS pour gouverner.
Y. Z. : Le problème de l’Algérie, c’est qu’il n’y a pas délites politiques compétentes.
Moi : Vous refusez l’émergence d’une élite politique et vous vous plaignez de l’absence d’élite ?
Y. Z. : Nous ne refusons pas l’émergence d’une élite. Regardez les maires. Ils ont tous les moyens mais ils ne font pas leur travail.
Moi : Vous choisissez des candidats apolitiques qui font de la politique un moyen d’ascension sociale et d’enrichissement personnel et vous vous plaignez.
Y. Z. : Ce sont les partis qui choisissent les candidats, ce n’est pas l’administration d’Etat.
Moi : C’est vrai, mais ce sont des partis du régime et ils n’attirent que des individus sans grande moralité publique et qui veulent s’enrichir par les fonctions électives.
Y. Z. : C’est votre point de vue et il est loin de la réalité du terrain. Diriger un pays jeune n’est pas facile, surtout qu’à l’indépendance, il y avait 90% d’analphabètes.
Moi : Le problème n’est pas l’analphabétisme, car ces analphabètes ont rejoint et soutenu l’ALN pour libérer le pays. Le problème, c’est que le pouvoir exécutif n’accepte pas les corps intermédiaires et refuse l’autonomie de la presse, du pouvoir municipal, du pouvoir judiciaire, syndical, législatif, etc. Cela a conduit à la rupture entre la société et l’Etat et à des élites artificielles peu représentatives de la population.
Y. Z. : Ce n’est pas vrai. Pour les maires, pour prendre un exemple, nous avons mis tous les moyens à leur disposition, mais ils ne les ont pas exploités.
Moi : Ce n’est pas une question de moyens mais plutôt d’autonomie et d’autorité. Dans les grandes villes, les gens connaissent le nom du wali mais pas celui du maire. C’est parce que le chef de daïra ou le wali a plus d’autorité que le maire. Pourtant l’un est fonctionnaire de l’Etat et l’autre est le 1er magistrat de la ville. Il y a deux ou trois ans, vous-mêmes, vous avez signé une circulaire qui donne plus de pouvoir au secrétaire général de la mairie au détriment du maire. Avant vous, c’était Boumédiène qui, en 1967, avait modifié le code municipal pour faire du maire un fonctionnaire de l’Etat et non un élu des habitants de la commune.
Y. Z. : La circulaire que j’avais signée donne plus de prérogatives aux maires que par le passé.
Moi : C’est votre lecture, pas celle de la presse de l’époque qui avait critiqué la circulaire.
L’échange verbal avait pris fin après le déjeuner et, avant de quitter les lieux, Y. Zerhouni me dit en aparté : « Vous avez enlevé la queue de cheval que vous portiez ? ».  « Je n’ai jamais porté de queue de cheval, j’ai répondu. Mais je sais pourquoi vous dites cela. Vous considérez les intellectuels comme des efféminés. Vous êtes comme les généraux de votre génération qui considèrent que l’ignorance est un signe de virilité. Et dire que vous avez dirigé ce pays ». Pauvre pays !
C’est ainsi que s’est terminé cet échange verbal irréel auquel ont assisté bouche bée les participants à la journée d’études sur la violence urbaine. Y. Zerhouni est parti contrarié après avoir passé un mauvais quart d’heure.   

2 commentaires:

  1. Ce commentaire a été supprimé par un administrateur du blog.

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  2. Merci pour le le travail sérieux fait par un fils d’Algérie .Si tous les Algériens de la diasporas venait faire profiter leur compatriotes de leur savoir nous ne serions pas la

    Merci houari


    Fethi .Tlemcen

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